Récréation

R

Il y a le bureau qui m’ennuie et l’horloge qui fait trop de bruit. Ça sonne creux. Autour, c’est plein de gens, mais c’est vide par en dedans. Ils sont beiges, cravatés et délavés. Je ne peux pas m’empêcher de les regarder. Je fais semblant, je suis bonne là-dedans, mais je suis épuisée de les endurer. Ici, je ne suis rien, je suis comme tout le monde : une pâle actrice du mirage collectif. Tout est stéril, résolu et convenu. Il n’y a rien qui me ressemble, moi je veux vibrer et exister, mais dans cette tourelle de béton, il n’y a plus rien qui ne me fait rien. Avant de me noyer dans mes pensées acidulées, je vais en déverser une vague ailleurs.

Je l’ai évité depuis qu’il m’a refusée nue et mouillée. Je l’ai évité physiquement,  mais pas mentalement, parce que putain qu’il m’obsède longtemps. Je n’y comprends rien. Je n’ai jamais vraiment réussi à le sizer. Mon égo a pris sa claque sur ce coït achoppé. Alors, j’ai modifié mes heures d’arrivée et mes trajets pour restreindre les possibilités de le croiser. Placer quelqu’un au centre de ma routine, alors que je prétends chercher à le fuir. Mais ce matin, je ne me sauverai pas, la rondeur de mes fesses bombées dans ce pantalon moulant nourrit suffisamment mon égo pour me donner le courage d’affronter son existence. Mes seins nus sous mon chemisier de soie gris deux fois trop grand que j’ai couvert de bijoux en wanna be Caroline Néron valsent le rythme de mes hauts talons. Les épaules vers l’arrière, le menton en l’air, je pavane, comme si faire la poule allait le convaincre que finalement, je suis assez bien pour être comblée de sperme. Il ne croise ni mon regard, ni mon chemin, mais sa porte est entrouverte et j’entends sa voix assurée.

(Alexine) Je veux rompre le contrat.

Gaëlle me regarde les yeux en forme de mais-tu-me-parles-de-quoi-là.

(A) Mon passage à la vie adulte : ça ne me tente pas finalement. Je veux arrêter ça.

(Gaëlle) Je ne suis pas certaine que ça marche comme ça.

(A) C’est plate ici, c’est vide, c’est faux. Tout le temps. Je veux juste rire, relâcher m’amuser, jouer, arrêter de penser, exister, pure et candide. Simplement. Comme un enfant qui n’a aucune notion du temps.

C’est Peter qui avait raison : il ne fallait pas grandir, c’est un piège. Comment fait-on déjà pour aller à Neverland?

(G) Deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin. Je ne sais juste pas on commence à compter les étoiles à partir d’où.

(A) Tout ce que je sais c’est que j’ai toujours soupçonné Jade d’être Wendy, douce, maternelle et aimante. Elle connait peut-être le chemin elle, on devrait lui demander.

(G) Bonne idée.  Sinon, y’a Max qui fait une bonne Lily la tigresse : irréfléchie et
arrogante.

(A) Haha! Non courageuse et audacieuse.

(G) Pis toi tu es l’une des sirènes, belle et ….

(A) Bitch!

(G) J’allais dire séductrice, mais c’est comme tu veux.

(A) Non, je ne suis pas encore assez bandante à mon goût. Je n’avance pas sur la bucket list !

(Charles) De quelle liste parle-t-on?  
              Bonjour Alexine.

Évidemment, il choisit ce moment-là pour arriver et se mêler de notre conversation. Évidemment, je choisis ce moment-là pour m’étouffer avec ma propre salive. Beaucoup. Au point où je n’en respire plus. Existe-t-il plus looser que frôler la suffocation avec ses propres fluides? Je ne pense pas non. J’essaie de garder la face, de ne pas avoir l’air de frôler la mort, mais rien à faire, je tousse comme une perdue.

J’ai les yeux pleins d’eau à force de ne pas respirer, mais même la vue brouillée, je suis capable de voir ses traits singuliers et son fond de barbe bien taillée. Il me tend sa tasse

(C) Prends une gorgée d’eau, ça va te faire du bien.

Je fais signe que ça va, mais il insiste. Docilement, je m’exécute. Humiliée, je  respire à nouveau et m’éclipse en vitesse. Dehors j’enfonce la musique de mes oreilles jusqu’à mon cerveau. La marche de la honte, je défile toute la scène dans ma tête. Il a assurément tout entendu. Quand il ne me voit pas me masturber dans mon bureau, il m’entend dire des conneries. Il doit croire que je suis nymphomane, que je pute et que je me plains de ma trop courte liste de clients. Double honte. Si j’étais une salope pro, au moins je serais une bonne salope, ma liste déborderait de couilles juteuses. Au fond, je devrais peut-être faire ça, me faire enfiler à l’année. Je serais riche et en plus je quitterais mon bureau beige du calvaire, quoique je serais peut-être souillée jusqu’au fond de mon âme.

Il penserait quoi de moi si je putais pour vrai? C’est peut-être ce qu’il pense en fait. J’ai été facile et prévisible. Je suis tellement toujours facile. Ah et puis je l’entends encore m’appeler bébé en passant son pouce sur mes lèvres. J’ai toujours détesté ce surnom-là. Comme si j’en devenais leur chose, leur petite, vulnérable et fragile chose. La douce possession dont ils doivent prendre soin de toute leur force masculine. Mais étrangement, sous la vibration de sa voix grave, ça me donnait chaud. J’étais désirée, et ça, j’aime ça. Mais il a beau être sexy, beaucoup… impossible que je sois à lui. Surtout qu’il ne veut plus de moi. Facile ou pas, quel con refuserait une jolie fille prête à s’écarter en toute discrétion. Je ne comprends toujours pas. Pourquoi ne veut-il pas de moi? Qu’est ce que j’ai mal fait?

La musique en arrière-plan, un verre de Sauvignon blanc trop cher payé à ma droite, les lumières tamisées et les chandelles allumées même si on frôle le 40 degrés. L’ambiance, toujours l’ambiance.

(…) Elle pose sa main sur moi et agrippe la bretelle de mon soutien-gorge pour m’attirer vers elle. L’envie dévore ses yeux. Ses lèvres frôlent ma peau :  je veux que tu coules ce champagne sur mon cul et que tu le boives goutte à goutte, entre mes fesses, me fouillant de ta langue, m’aspirant de tes lèvres pulpeuses. Je veux que tu le boives avec envie comme tu boirais la sueur qui coule sur ma peau. (…)

Je commence souvent par la fin. L’explosion avant la montée en puissance. Après tout, à quoi bon baiser, si ce n’est que pour récolter chaque gorgée de sa finalité. J’écris à l’inverse de ce que je suis, libre et désintéressée.

Mon cellulaire fait vibrer exagérément la table de bois. C’est Charles.  Je l’ouvre.

(Charles) Toute la journée, je l’ai regardé : ton rouge à lèvres est contreproductif.

Fuck, la mention lue est activée. Adieu mon apparence de détachement, si peu qu’elle est existée à un seul moment dans ses yeux. Je le déteste. Pourquoi m’écrit-il cela?! Et pourquoi je ne lui résiste pas? J’aurais dû attendre. Qui écrit à minuit passé pour envoyer une photo de tasse. Tu n’as rien de mieux à me dire, genre : je suis désolé de m’être comporté comme un demeuré!? Surtout ne pas répondre. Surtout ne pas répondre.

(C) J’ai été ravi de te croiser ce matin.

Évidemment qu’il continue, il a vu que j’ai lu en 1 minute.

(C) Le hasard nous a toujours bien servi…
     Mais je n’ai pas pu m’empêcher de vous entendre Gaelle et toi.

Il va croire que j’ai fait exprès, que j’avais tout planifié pour attirer son attention. Je ne dis rien, mais il sait bien que je lis chaque mot.

(C) Tu avais raison et tout ça a tourné dans ma tête aujourd’hui, chaque fois que j’ai posé les yeux sur cette tasse… On oublie de jouer en grandissant. Derrière nos cravates, on perd de vue la simplicité. Cela dit, je ne t’inclus pas là dedans. Il y a quelque chose de pur avec toi, de particulier. Tu fais du bien.

Pur? Une putain c’est loin d’être sain. Et il va utiliser la technique de me faire croire à mon unicité fascinante. Surtout ne pas répondre. Je n’en ai même pas envie dans le fond…! Reste que, ma concentration m’a quittée et j’ai les yeux rivés sur l’écran dans l’attente, surveillant les trois petits points gris dansants. Peut-être qu’il regrette son attitude après tout.

(C) Je te dérange peut-être, il est assez tard.

(A) Ça va.

Shit!

(C) J’ai ramené la tasse du bureau à la maison. Elle à côté de moi, sur la table de
chevet.

(A) Pour la laver?

Fausse naïveté.

(C) Pour l’admirer. Tes lèvres pulpeuses, rouges, mouillées et bien dessinées ce
matin…

Il est minuit et demi. Il me parle de ma bouche. Clairement il l’imagine au bout de son gland. Surtout ne pas répondre. Faire une femme de soi. Ne pas se laisser prendre et jeter encore. Je ferais mieux de fermer mon cellulaire au fond.

(C) J’aurai envie de partager un moment avec toi.

Non. Non. Non. Non…!

(A) Aucune chance que je bouge d’ici.

Il me répond par une photo de son bas de ventre, la verge qui tend le drap. Putain. Je ne vais pas te faire de screen shot,  parce que là je pense que je franchirais la ligne qu’il ne faut pas. Mais c’est beaucoup sexy devant mes yeux. Assez pour que j’enregistre la photo. Assez pour que j’en oublie mes résolutions d’auto-respect.

(C) Deux humains créatifs. On peut passer un moment agréable autrement.

Je lui réponds par une courte vidéo de ma bouche, mes doigts qui pincent ma lèvre. Rien à faire. Je suis une faiblesse.

(C) Tu le sais que tu es belle.

C’est un compliment ou une attaque à mon narcissisme?

(A) Où sont tes mains?

(C) Une tient mon téléphone.

(A) Et l’autre?

(C) Où la veux-tu? Dis-moi.

(A) J’accepte de jouer à une seule condition.

Il me répond par une photo où il pousse le drap et qui me laisse voir la base de son sexe.

(A) Tu fais tout ce que je te dis ce soir.

(C) Avec plaisir.

(A) Va te chercher de l’huile. Couvre ta main libre et badigeonne ta queue. Je veux
la voir reluire.

Il s’exécute et m’envoie une photo bien mouillée. J’aime déjà cette illusion de pouvoir que je reprends sur lui. Nette illusion, c’est toujours et encore lui qui tient le contrôle. Il demande et j’exécute. Il me laisse simplement croire que je gagne une partie pour me garder l’envie de participer.

(A) Glisse bien ta main dessus. Je veux la voir remonter et tourner sur ton gland, puis redescendre et reprendre encore. Filme pour moi. Je veux voir tes mouvements.

Il fait noir dans la pièce où il se trouve, mais je discerne précisément le mouvement de sa main sur sa verge qui brille, j’en entends même le son. Invitant, il est droit, prêt pour recevoir un corps de femme. Je sens mon corps s’éveiller, mais je n’y pose pas les mains.

Cette fois j’utilise ma voix :

(C) Ouiiiii.
     Ah non. Ta voix!
     C’est trop excitant ça.

Je le sens pendu à moi, dans l’attente. J’aime ça. Beaucoup. J’adore savoir que j’excite, que je m’insère dans leurs pensées, que j’existe dans leur univers.

(A) Je veux que tu te branles sans arrêt. Je ne veux pas que tu te lâches jusqu’à ce que je te le dise.

(C) OK. Mais je suis pas mal excité déjà.

(A) Continu.

Je suis là, mouillée sans me toucher, excitée sans me baiser, à me dévouer pour le faire éjaculer, lui qui m’a rejetée.

Un nouvel audio. Totalement faux, mais qui sonne absolument vrai.

(C) Alexine
      Bébé, c’est trop excitant.
      Je vais jouir sur ta voix.

(A) Vas-y, mais prends la tasse et coule dedans. Tout ce que tu as. Puis montre-la-moi.

Quelques instants plus tard, il m’envoie une nouvelle photo de la tasse : le fond blanc et appétissant.

(C) T’entendre comme ça, c’était fou.

(A) Transvide-le dans un petit contenant hermétique et mets ça au congélateur pour moi. Puis efface notre conversation.

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