Arrête de jouer à la brebis, t’es une Coyote. (1/2)

Handwritten note taped with masking tape, in red ink, containing an offensive French insult.

Partie I

Elle a encore pleuré dans son char.

Elle n’a jamais été une brebis.
Elle, c’était une coyote.

Celle qui s’amusait sur le bar, inconséquente.

Avant.

Mais elle a eu 35 ans. Ou peut-être 38? Un chiffre, c’est juste un chiffre…

 

Ce qu’elle sait pour sûr, c’est que quelque chose a changé.

 

 

Pourtant, il n’est rien arrivé.
Rien de particulier en tout cas.

 

Ok, oui,
c’est vrai que…

 

Elle a un rond de poêle préféré, organise sa liste d’épicerie par rangée et a une bonne façon de plier ses serviettes.

 

Mais…
Elle a encore envie de manger le dessert en premier. Et puis, sa résille et ses Docs sont encore dans le garde-robe, rangés.

N’empêche, ça, personne ne le sait.

 

C’est juste que…
On la regarde autrement.

Les yeux de l’autre ne s’attardent pas, ne s’attardent plus. Plus comme avant en tout cas.

 

Est-ce que
son prime time est passé?
Ark, pas déjà…!?

L'art d'être dans son féminin sacré...

C’est peut-être ça qui a manqué, juste une question de polarité. Elle défile son écran, s’informe, étudie… Et ça part.

 

Le Yoga facial. Les extensions. La manucure. Un nouveau rouge à lèvres, pourquoi pas.

 

Mais, elle n’est pas une femme superficielle, non plus.

Ç’a toujours été une question d’énergie, en vrai. Alors elle creuse, plus loin, plus deep.


Un livre de développement personnel. Un podcast. Un coaching payé d’avance. Un mastermind pour le nouveau paradigme. Un cercle de femmes pour le healing. Une retraite à 6 000 $.

Elle devient le produit du produit.

La preuve, l’évangile en chair.
Tellement volontaire que personne n’a besoin de la convaincre : elle incarne la conviction.

Et la machine lui tend les bras.
Viens ma belle, on va te guider.

 

Tu vas l’avoir, ton glow up.

Tu vas te retrouver. Reprendre ton pouvoir. Ça a un prix, oui, mais c’est normal d’investir. Encore plus sur soi. C’est de l’honneur pour une femme de valeur.

Alors, elle continue.
Elle travaille. Fort.
Avec tout ce qu’elle a.

Sa passion, ses soirées, ses weekends, par dessus le régulier. Ça va bien finir par le faire, t’sais.

You can’t fail if you don’t quit,
don’t you?

Et quand ça creuse par en bas : la Machine a une réponse pour ça aussi.

 

C’est ton mindset, ma chérie.
C’est encore dans ton énergie.

Tu l’as pas assez voulu. T’as douté, c’est toi, tu t’es sabotée.

 

T’inquiètes, ça prend juste la bonne méthodele nouveau produit, basé sur les études modernes. Viens avance, la Machine va t’aider.

Alors, elle continue.
Encore. Autrement.
Mais, c’est pareil en même temps.

 

« They say pressure makes diamonds,
How the hell am I still coal?  » *

 

Sauf que là,
la pression est partout.

 

Elle ne sait plus où aller pour arrêter de se regarder, pour ne plus voir tout ce qu’il y a, encore, à réaligner.

 

 

Au bout de sa vie,
elle va faire un tour de char.
Elle se met à chigner. À pleurer.
À crier dans l’habitacle.

 

Voyons, c’est dont bien exagéré…

Oui, mais non.
C’est ce qu’on fait :
on pleure
soit dans la douche,
soit dans le char.

 

On se fend en larmes, cachée, pour éviter d’exposer la crainte de sentir notre désir périméla honte d’avoir vieilli inconsciemment, le deuil de notre petite toxique intérieurela culpabilité des frivolités…

 

 

On braille de dégoût, de terreur d’être la source de la dérive, de la maudite vieillesse, de notre propre transparence.

 

Même si t’es forte et que tu te caches pour être faible, parfois… La Machine va te sentir, te poursuivre avec ses algorithmes, ses séquences automatisées et ses témoignages de femmes transformées

 

La Machine prend le réel et le reconditionne dans une perpétuelle promesse de solution.
Toujours externe, toujours payant et toujours à recommencer.

 

Ce n’est pas qu’elle ment, mais elle est vicieuse, la Machine.

Dans son char, en larmes, la belle ne sait plus comment se replacer. Ça va passer qu’elle se dit… Faut juste arrêter de pleurer.


Les grands moyens :
une playlist des années 2000.


Le volume en montée. Les larmes s’arrêtent de couler. Elle se met à chanter, aussi fort qu’elle a pleuré.


Sa gorge est pleine de nostalgieElle se souvient des tours de char manuel au son d’un CD gravé intitulé Tounes de char au Sharpie.

Ça et les photos floues sur la caméra jetable, développées deux semaines plus tard, brouillées et surexposées, mais surtout jamais publiées et taguées partout.   


Ce qui étouffe, c’est la nostalgie d’une époque où on pouvait expérimenter sans se sentir et être observée, exister, chercher, essayer sans laisser de données.


Et dans la sensation, tout son corps réalise que c’est exactement ça qu’elle a perdu :

  • le feeling d’être indomptable,
  • d’exister sans être aboutie,
  • de vivre sans Machine pour la lisser, la réguler ou la prédire.


L’hyper permanence de présence de la Machine l’a rendu invisible. C’est la perpétuelle exposition qui casse toute sa passion.


Et quelque part en chantant dans son char, elle comprend qu’elle a beau tout savoir quoi et comment faire maintenant…


Elle n’a plus aucun
criss de fun à le faire.

Ce jour-là, elle prend une décision.

La brebis peut retourner seule au troupeau. 

Parce que…
La petite toxique vient de remonter jouer.

 

Non, la coyote n’est pas morte.

Elle avait simplement perdu quelque chose de précieux Le droit à l’inconséquence.

Handwritten note taped with masking tape, in red ink, containing an offensive French insult.

Inspiration

J’emprunte le terme Machine à Paul Kingsnorth, un romantique réactionnaire, philosophe et essayiste qui a offert au monde l’un des plus importants livres de notre ère :  Against the Machine, On the Unmaking of Humanity. 

* GOSSETT, Dylan. (2023). Coal  [Chanson]. Westward. Mercury Records.

 

KINGSNORTH, Paul. (2024) Against the Machine: On the Unmaking of Humanity, Thesis.

 

VINCE, Gaia. (2020). Transcendence: How Humans Evolved Through Fire, Language, Beauty, and Time. Basic Books.

 

FISHER, Max. (2022). The Chaos Machine: The Inside Story of How Social Media Rewired Our Minds and Our World. Little, Brown and Company.

 

LENOIR, Frédéric. (2023). L’Odyssée du sacré: La grande histoire des croyances et des spiritualités des origines à nos jours. Albin Michel Littérature

 

WILLIAMS, Florence. (2017). The Nature Fix : why nature makes us happier, healthier, and more creative. WW Norton.

 

HAN, Byung-Chul. (2015). Dans la nuée, réflexion sur le numérique. Actes Sud. 

 

NINE INCH NAILS. (1994). The Downward Spiral [Album]. Nothing Records; Interscope Records. 

 

SYSTEM OF A DOWN. (2001). Aerials [Chanson]. Sony Music Entertainment. With American Recordings, LLC.

Image de Alexine Quinn

Alexine Quinn

Je raconte l’érotisme de la femme et de son animale refoulée. Mes textes explorent la tension du contrôle, de l’excessif, du désir, de la chair et de la pensée.