Alexine Quinn

Sirène

Nos deux verres trônent devant nous, le sien est à peine entamé et mon verre est quasi vide. Une petite chandelle un peu kitch est placée entre nous deux sur la table. Maxime ne cesse de la toucher, faisant tourner la cire liquéfiée au fond du bougeoir. Elle passe encore et encore, machinalement, sur le chemin qu’elle vient de tracer. Elle y plonge parfois le bout de l’index, le couvrant d’une nouvelle épaisseur de cire sans doute brulante, comme pour vivre physiquement ce qui ternis ses pensées. Je ne dis rien, je l’observe simplement.

La lueur de la flamme se reflète sur son menton étroit. Sa peau est lisse et lumineuse. Sa bouche, qui normalement ne cesse de s’activer, est ce soir pratiquement immobile. Ses petites lèvres étroites sont comme toujours recouvertes de maquillage. Tristement, elle ne sourit pas, me privant ainsi de ses petites fossets aux coins des lèvres. Ses traits doux témoignent de toute son empathie et sa sensibilité, elle a des airs de Blanche neige, mais n’allez surtout pas lui dire.

Ses yeux en amandes sont noircis par les fards, les faux cils et le ligneur. Je n’ai pas souvenirs de l’avoir déjà vu à un moment sans maquillage. Insécure et avide d’acceptation, elle dessine ce qu’elle aimerait être sur sa peau et contrôlerant ce qu’elle peut contrôler. Ses cheveux noirs luisants glissent sur son visage, le couvrant à demi et lui offrant d’une protection supplémentaire. Elle est naïvement convaincue que tous ses efforts arrivent à la faire disparaitre. Elle s’imagine que son âme rêveuse est masquée par la noirceur de son look. Mais elle a tout faux, son essence transparait quoi qu’elle fasse et perce sa carapace à son insu. Elle attire comme toujours les regards autour.

Elle est devant moi, mais elle n’est pas avec moi. Pas plus vrais que les étrangers désabusés qui nous entourent. Elle ne cesse de toucher son téléphone, le sortant à répétition du mode veille. Comme si elle espérait y apercevoir une lueur d’espoir. Mais rien, pas une fois je l’ai vu le prendre en main et engager la conversation.

(Alexine) C’est qui ?

Elle lève la tête et observe autour, cherchant à comprendre mon interrogation.

(Maxime) Qui ça ?

(A) Celui avec qui tu as mentalement une conversation sans qu’il n’en soit informé.

(M) Hein ? Non, rien.  C’est personne.

(A) Ok, mais monsieur M. Personne me vole mon amie.

(A) Je suis étonnée, tu as plutôt l’habitude de me tenir au courant de tes plans ?

(M) Ce n’est pas un plan. C’est juste… quelqu’un.

Ce sont toujours des plans, des projets, des prospects. Ils sont comme des cibles, des proies sur son radar. Elle les cumule habituellement sans compter et sans comprendre.

(A) Oh, ok !

(M) Je n’en sais rien Lexie. Je… Je suis juste un peu perdue.

(A) Qu’est-ce que tu veux dire ?

(M) As-tu l’impression que c’est trop parfois? As-tu le sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche en dedans?

(A) Non. En fait, oui… un peu, avant. J’imagine que les gens le pensent et me jugent par contre. Mais, mais moi je suis bien. J’ai plaisir à connaître tous ces gens-là. Des parcelles d’humains qu’on attrape au passage, un peu volage, mais vrais. Je me dis qu’on connait plus fidèlement les hommes ainsi, plus profondément que bien des gens de leur propre entourage.

J’ai l’impression qu’on touche l’authenticité des humains que dans leur sexualité. Il n’y a que là qu’on ne peut plus se cacher, que les défenses ne tiennent plus et que le maquillage ne compte plus. Il n’y a qu’à ce moment que les vêtements ne nous permettent plus de se dissimuler et que plus rien ne peut nous servir de carapace. Complètement nu, on a plus le choix d’être.

(M) Ta vision est si parfaite, si propre, si pure.

(A) Nous ne sommes pas si différente Max.

(M) Mais oui… !  Tu es la bohème, libérée et ouverte. Moi, je suis l’intense obsessive et possessive.

(A) Arrête on est pareille ! Je suis seulement un plus gipsy.

(M) Toi, tu es une libertine, un électron libre; moi, je suis le vice… je suis une sirène.
Il n’y a bien qu’à toi que je puisse dire ceci sans crainte de me faire juger, mais les hommes m’obsèdent. C’est pervers, profond et envahissant. Comme une drogue, ça m’est incontrôlable. Je les veux, immanquablement. J’ai envie d’être leur vice, la concrétisation de leurs péchés. Je veux être l’auteure de leurs désirs. Je veux les obséder et les enivrer. Je rêve de les embrouiller et d’habiter les fantasmes de leurs excès. J’ai envie d’hanter leur imagination. Je veux qu’ils en maudissent le diable.

Je veux être leur perte de contrôle. Je veux les obséder. Tous, ensemble et individuellement. Je les veux… À moi, que pour moi. Je les veux sur le bout de mes doigts, comme des jouets entres mes mains. Je veux marquer leur peau autant que leurs pensées. Je brûle de les voir céder sous l’envie. Je veux les pervertir et toucher les limites de leur moralité.

J’en suis complètement folle et dépendante. J’ai besoin de les posséder. Toi, tu partages des moments avec des humains. Moi, je veux posséder les moments des gens.

(A) J’essaie. J’essaie fort de m’en convaincre. Mais je suis comme toi. Je ne suis pas différente. Je ne veux que la finalité. Tout ce que je fais, tout ce que je crée avec eux, c’est pour les baiser moi aussi. Je le fais pour me sentir vivante. Je veux gagner leur sperme. J’en veux absolument chaque goutte. Lorsqu’ils m’en privent, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps, j’ai l’impression d’avoir perdu la game, j’ai le sentiment qu’ils ont gagné sur moi.

(M) Mais tout de même, tu es douce et aimante à ces hommes. Tu les flirtes, tu laisses les choses couler, tu tisses des liens avec eux avant de leur voler leur jus, avant de posséder leur sperme. Moi, je le fais pour posséder leurs âmes.

Moi, je suis la fille qui va le prendre comme cible.

Je l’analyse en silence, des semaines durant, pour cerner au mieux l’humain qui l’habite. Je vais décortiquer sa démarche, mouvements par mouvements. Je vais observer sa posture et ses gestes. Je vais me familiariser de ses habitudes et ses manies. Littéralement obsédée, je vais l’observer jusqu’à finalité pour comprendre comment placer mes pions. Je vais chercher ce qui lui manque et me placer lentement dans ses craques, lui laissant aucune chance…

Comme une sirène, je vais envoûter lentement, cachée sous tout ce qu’il me faudra d’apparats, sous tout ce qu’il a besoin comme vision pour plonger. Ça n’a rien d’authentique. Je vais jouer pour le posséder. Pour me rassurer. Pour me sentir vivante.

(A) Wow ! Tu viens de me décrire une stalkeuse invétérée qui tapisse les murs de sa chambre de photos forcées. Une malade qui pourrait du jour au lendemain tuer par jalousie ou je ne sais quoi. Ce n’est pas toi ça. Avale une gorgée ou deux du verre que tu négliges depuis le début de la soirée et respires.

Elle me sourit enfin, ses lèvres marquent ses coins. Libérée de ses pensées elle prend son verre et me semble reprendre possession de son être. Intriguée, je la relance sur son amant dont elle ne m’avait jamais fait mention.

(A) Alors dis-moi, qui est ce M. Personne? Qui peut te mettre en doute de toi-même à ce point ?
S’il a l’impression que tu le possède autant, c’est qu’il se plaît à te laisser emprise, c’est qu’il en a envie et besoin même, non?

La musique change derrière nous, une version acoustique de Wicked Games débute. Les accords de guitares et la voix grincheuse et mélodieuse de Corey Taylor sied à merveilles nos propos. Maxime ne semble même pas remarquer l’heureuse coïncidence. Elle prend un moment pour se recentrer, comme si elle hésitait à se confier. Puis elle retourne son téléphone face contre la table, acceptant ainsi de délaisser pour un instant son espoir à mon profit.

(M) Ça fait un moment que ça durait. Je n’arrive pas à avoir ce que je veux avec lui et lui dit ne pas pouvoir avoir ce qu’il voudrait avec moi.

(A) Tu parles au passé.

(M) Oui, c’est fini, depuis quelques semaines. En tout cas c’est ce que l’on s’est promis, mais j’en veux encore. Je le veux encore. J’aimerais qu’il soit à moi.

(A) Tu voudrais être en couple !!?

(M) Non, pas vraiment. Simplement, j’aimerais qu’il soit à moi, tout à moi, juste l’espace d’un moment.  Je me retiens de lui écrire, parce que je sais que je suis capable de le pervertir et de l’amener où il ne peut pas. J’essaie d’être une bonne personne.

(A) C’est-ce qu’il t’as dit?

(M) Oui.

(A) Petite victime d’homme. Comme s’il n’avait pas contrôle de son corps ou de ses actions et comme si tout était ta faute… Douce manipulation. Il joue bien ton M. Personne ne penses-tu pas ?

(M) Peut-être, mais je pense qu’on joue aussi bien l’un que l’autre.

(A) Assez bien pour que tu culpabilise d’être désirable en tout cas.

(M) Je sais. C’est ridicule. Mais, il me manque. Je l’ai dans la peau !!!
Sa queue, son odeur, sa saveur… Le sexe était parfait.

(A) Parfait ? Les yeux dans les yeux, on se frotte les pieds en dessous des couvertes ?

(M) Hahaha! Tu ne me connais pas mieux que ça Lexie ?
Parfait comme le plus délicieux mélange de virilité, de force et de de vulnérabilité qui puisse mener à un orgasme. Une vibration… si brute et si puissante qu’on en perd littéralement présence.

(A) Raconte-moi.  Nous ne sommes que nous deux pour une rare fois.

(M) Il ne prend jamais de détour.
Confiant et assumé, il habite ses couilles comme personne. Il me fait chavirer, arrivant chez moi avec une seule intention : ma jouissance. Il se déshabille dans l’entrée, me prend comme bon lui plais et me baise comme s’il en mourrait depuis des jours. Il est intense sans être sauvagement affamé. Il goute, savoure, se délecte de tout son corps.

Il m’offre l’intensité qui me fait secrètement envie. Il me devine, me lit et me joue comme si le temps allait nous échapper. Je ne sais pas comment expliquer autrement. Il me fait sentir tout puissante, aisément et sans le moindre effort. J’ai l’impression de n’exister qu’au bout de ses doigts.

Personne ne l’égale, Lexie. Personne !

De toute évidence elle est excitée. Je la regarde et l’écoute me décrire ses tisons sans pouvoir m’empêcher d’imaginer l’érection des poils qui couvre sa peau, le frisson qui court son dos et son épiderme qui boursoufle sous l’exaltation. Elle est belle, son visage est comme une promesse d’orgasme. Elle a du culot et de l’audace, bien plus que moi, bien plus qu’il n’en faut. Jamais je n’oserais énoncer à voix haute mon appétit comme elle le fait. Elle me fait envie. Moi, j’écris. Par peur de m’assumer, par peur de me laisser aller, je couche les mots sur papier.

(M) Ma peau fond sous sa bouche, sa langue est large, masculine, forte, brute… Elle creuse une chatte pour en extraire chaque goutte. Il lèche, mange, aspire avec plus d’envie que je ne saurai nommer. Je te jure, il est impossible de ne pas se tordre de plaisir sous sa prise.

Plus elle parle et plus elle me fascine. J’ai l’impression de pouvoir connaître cet amant par ses mots. Ses sensations passées n’ont de toute évidence jamais quittées ses fantasmes. Je peux m’imaginer son ressenti, jusqu’à sa fente que je devine s’humidifier sous le souvenir des cunnilingus.

(M) Et quand il insère enfin sa queue, assez énorme et impressionnante je dois avouer, c’est purement libérateur. Comme un sauveur, il dégage toute douleur, toute tension, toute émotion refoulée qu’on ne veut pas laisser exister. Une telle sensation que j’ai souvent eu un orgasme à cette simple seconde.

Il ne cesse jamais. Il s’enfonce et martèle à répétition. Encore, encore, et toujours. Il n’a pas de fin, jamais. Il ne s’arrête pas, tant qu’il ne décidera pas de la tienne. Il sait amener partout où tu ne sais même pas encore que tu fantasme d’aller. Il peut lire en toi et te donner tout ce que tu n’oses pas admettre avoir envie de prendre.

Il est tout simplement jouissif. Il est sexuellement parfait. Je te le jure Lexie, si j’en étais capable, je te le partagerai un instant.

Son cellulaire se met à vibrer bruyamment sur la table. Elle s’arrête de parler et me regarde d’un air paniqué. Ses yeux ont l’air de dire « Oh mon dieu, faites que ce ne soit pas lui ! ».  Elle retourne son téléphone face vers le haut. Je ne peux m’empêcher d’y jeter un oeil.

Fuck, je connais ce numéro!

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